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Essai sur

Rodolphe Töpffer

© Léonard Morand et Swiss Comics - 1999

Bibliographie Töpffer - Exemples - News
Les enseignements de
Rodolphe TÖPFFER / 1799-1846
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Il n'est sans doute pas un seul spécialiste de bandes dessinées qui n'ait entendu parler de Rodolphe Töpffer ou qui n'ait eu connaissance de ses fameuses phrases - tirées de la Notice sur l'Histoire de M. Jabot -, phrases qui soulignent la spécificité de la bande dessinée : "Les dessins, sans ce texte, n'auraient qu'une signification obscure; le texte, sans les dessins, ne signifierait rien. Le tout ensemble forme une sorte de roman d'autant plus original, qu'il ne ressemble pas mieux à un roman qu'à autre chose". (Notice sur l’histoire de M. Jabot, in la Bibliothèque universelle de Genève, juin 1837). A partir de là et de la demi-douzaine d'histoires que Töpffer a réalisées, on lui a octroyé un statut fort variable dans l'histoire de la BD: au fil des ouvrages, il est tantôt l'un des précurseurs, des pères fondateurs, des ancêtres de la BD moderne, tantôt l'initiateur d'un nouveau genre, et, plus récemment, l'inventeur de la bande dessinée. Ce sont Thierry Groensteen et Benoît Peeters, deux éminents connaisseurs du genre, qui n'ont pas hésité à utiliser ce qualificatif, après avoir revisité les productions du Genevois, qu'elles soient d'ordre artistique ou théorique, à la lumière de nos connaissances et de nos sensibilités actuelles.

Le style de Töpffer ou une fausse maladresse

S'il se trouve aujourd'hui encore des critiques qui contestent la paternité de la bande dessinée à Töpffer, cela me semble relever de deux raisons: un manque de connaissance du sujet tout d'abord. A cette causes, qui relève des auteurs vivants, il faut ajouter ensuite des raisons qui tiennent aux bandes dessinées de Töpffer elles-mêmes. Ce qui frappe le lecteur non averti, c'est d'abord cet aspect apparemment bâclé des histoires en estampes: ce n'est pas de la couleur, pas vraiment du noir-blanc où on l'entend depuis les années 30; il n'y a pas de bulle et les cadres sont dessinés à main levée. A simplement consulter un dictionnaire ou une encyclopédie du genre, on risque donc de retenir la fausse impression que Töpffer a effectué quelques essais, par hasard, et guère plus. On en conclut alors un peu rapidement que les histoires en estampes sont à la BD contemporaine ce que les grottes de Lascaux sont aux fresques de la chapelle Sixtine.De fait, il n'en est rien. Que ce soit dans l'Histoire de M. Jabot, ou dans Les amours de M. Vieux-Bois, tout est parfaitement maîtrisé, du style du dessin au type de texte manuscrit, en passant par les séparations et la grandeur des cadres. Et quand l’on affirme que cela est maîtrisé, nous pesons nos mots.

Rodolphe Töpffer a adopté ce style homogène tout au long des sept histoires complètes qu’il crée entre 1827 et 1840 - et cela représente un total de plus de 500 planches.

Dans son Essai de physiognomonie (1845) Töpffer s'étend sur les avantages d’un dessin au trait.

"…Bien qu'il soit un moyen d'imitation entièrement conventionnel […], le trait graphique n'en est pas moins un procédé qui suffit […] à toutes les exigences de l'expression, comme à toutes celles de la clarté. […] Cette nue simplicité qu'il comporte contribue à en rendre le sens plus lumineux […] Ceci vient qu'il ne donne de l'objet que ses caractères essentiels…" (Essai de physiognomonie, Genève, 1845)

Pour illustrer son propos, Töpffer fait remarquer qu'il est possible de dessiner un âne à l'aide de quelques traits et que cet âne est reconnaissable même si des objets viennent cacher ou rompre une partie de ces traits.

Au moment où il s’agit de trouver un artiste chargé de redessiner son Histoire de Cryptogamme, en vue de le faire graver sur bois pour une édition dans L’illustration, Rodolphe Töpffer insiste auprès de l’éditeur: " il faudrait qu’elle (l’exécution) fut confiée non pas tant à un habile dessinateur - car Dieu préserve qu’on aille refroidir par de la correction hors de place ce qui doit être servi chaud et salé - qu’à un crayon bouffon, docile aussi, et capable de respecter mes bêtises de dessin, mes hyperboles d’expression et de mouvement, comme de ne s’enchaîner pas aux procédés rafraîchissants du calque et de la copie seulement servile et glacée ".

Au sujet des cadres - il appelait alors cela l’encadrement - il écrit qu’il devait être laissé " libre et tremblotant, pour qu’il soit dans le goût du reste". (Lettre à Cham, 30 November 1844). Même les légendes manuscrites, qui sont d'une écriture élégante, mais ne correspondent pas à ce que l'on attend aujourd'hui d'un lettrage de bande dessinée, Töpffer les a voulues telles et, dans une lettre à Cham, il regrette que l'on doive la remplacer par des caractères typographiques. En faisant référence aux travaux de Mc Luhan et de Michel Thévoz, Thierry Groensteen fait remarquer que cette préférence de Töpffer impliquait une cohérence insoupçonnée: il y avait là une manière de faire intervenir quelque chose du corps même de l'auteur sur la scène de la planche de BD, habitée par les corps des différents protagonistes.

En résumé, on répétera que, si les histoires en estampes de RT donnent une première impression de maladresse, ce n'est que pure illusion. Cela provient du fait que l'artiste a fait un choix artistique délibéré - à la façon d'un Crumb, d'un Spiegelman, d'un Reiser, d'un Wolinsky ou d'un Poussin. Et, de fait, la maîtrise qu'il avait de son art et de son genre était telle qu'on peut, encore aujourd'hui, en tirer des enseignements.

Les découvertes de maître Rodolphe Töpffer.

La première chose à souligner, c'est que Töpffer a été le premier à prendre conscience de la spécificité du récit en image que l'on appelle BD, bandes dessinées. Cela n'a l'air de rien, et pourtant nombreuses sont encore aujourd'hui les personnes qui confondent allégrement caricature, bande dessinée, dessin d'humour, dessin animé et film d'animation. Si David Kunzle a montré avec brio que l'image narrative, et même l'image séquentielle existaient bien avant l'invention de la BD, il a raison de souligner que RT est à une époque charnière et que ses oeuvres sont tout à fait nouvelles.

Mais RT ne s'arrête pas là. Non seulement il invente un genre nouveau. Il lui donne immédiatement un support propre: ces petits livres au format oblong sont de fait les premiers albums de BD de l'histoire. Ils ont été vendus en tant que tels à plusieurs centaines d'exemplaires qui, au dire de RT, lui rapportaient de jolis bénéfices.. Pour les créer de manière rapide, et pour leur conserver l'esprit qui les caractérisaient, RT se sert même avec beaucoup d'audace d'une nouvelle technique de reproduction qui était réservée jusque là à l'impression de billets sans valeur. C'est l'autographie. Il faut signaler son principal avantage qui est de permettre à l'artiste de dessiner à l'endroit, contrairement à ce qui était le cas avec les dessins reproduits en lithographie ou avec la gravure sur bois. Dessiner à l'endroit, comme le dit justement Thierry GROENSTEEN, permet à l'auteur d"apprécier la composition interne de chacune de ses images, ... l'équilibre de l'ensemble, la dynamique des enchaînements, les tensions, les rythmes, le mouvement qui animent la planche entière".

Autre découverte: la planche de bande dessinée et les lois qui la régissent. Certes, RT ne travaille que sur des planches horizontales, mais sur ce seul support, il pense et crée un découpage qui n'est pas innocent, mais se rapporte à l'action: le nombre de vignettes change, suivant le rythme de l'action, ainsi que ses dimensions, suivant ce qui s'y passe et ce qui doit être compris par le lecteur. (voir exemples)

Concernant le découpage du scénario, RT cherche et obtient aussi des effets spéciaux: altérations de rythme, montage en parallèle, en alterné, effets de symétrie, de rotation, de miroir.

Pour ce qui est du scénario, il faut relever ce qui peut nous apparaître aujourd'hui comme une évidence, mais qui ne l'était pas à l'époque et que l'on peut véritablement considérer comme une vérité capitale de RT, à savoir le rôle déterminant joué par le personnage central, le héros, dans une bande dessinée. On mesurera l'importance de ce concept en voyant certains essais moins heureux qui ont été fait à Genève, après RT, voire même en se rappelant que de brillants dessinateurs de l'époque n'ont pas songé à exploiter ce filon. Et l'on ne peut qu'être émerveillé de ce que RT écrit à propos de Grandville, dans une lettre à Dubochet: "Imaginez-vous que je m'étonne quelquefois présomptueusement que Mr Grandville, par exemple, qui est si ingénieux, si bon observateur et en possession d'un si excellent instrument, au moyen de cette merveilleuse étude qu'il a faite des animaux, n'ait pas été conduit à faire des histoires particulières d'un animal, c'est à dire d'un caractère; à montrer le même personnage dans des situations diverses, liées à une action folle ou poétique ou comique. Il y aurait gagné, ce me semble 1° de faire tout lui-même, dessins et légendes en bas, ce qui est d'un grand avantage; 2° d'obtenir ce genre d'intérêt qui naît bien vite du développement d'une action; 3° de concentrer sur un type bien caractérisé cet esprit d'observation qu'il dissémine sur une multitude de personnages". (6 janvier 1841)

L'idée n'était pas seulement originale et astucieuse, sa concrétisation fit tout l'effet qu'on attendait d'elle, y compris sur un grand esprit comme celui de Goethe: "On doit admirer au plus haut point la manière dont un fantôme comme celui de Mr Jabot reproduit son individualité impossible sous les formes les plus variées, et dans un entourage qui donne l'illusion de la réalité." (Lettre à Frédéric Soret, 28 janvier 1832)

R.T. verra même tout l'avantage à tirer parti de l'effet de série, mais la mort l'empêchera de mener à bien ce projet. "Quel avantage n'est-ce pas pour l'artiste que de faire agir dans ses représentations, au lieu d'une figure nouvelle et abandonnée à chaque fois pour une autre, avant d'avoir été complétement saisie, une figure connue, familière à l'esprit, dont son public connaît le caractère et la moralité; dont, déjà avant de la voir agir, il sait les précédents, il apprécie les motifs? Une pareille figure, une fois créée, nul besoin d'exposition, nul besoin même d'appareil, de combinaison, de série régulière pour les estampes; car chacune d'elle devient l'acte nouveau d'un même drame, par le seul fait que tous les antécédents sont connus, que cet acteur qui paraît, il suffit qu'il agisse, et que nous tenons toujours le fil par lequel son action présente se rattache à sa vie passée." (Réflexions à propos d'un programme)

Dans le droit fil de cette réflexion sur le personnage principal, RT a longuement réfléchi sur l’art de caractériser en quelques traits les figurines de bande dessinée. Dans l’Essai de physiognomonie, il se livre à plusieurs exercices graphiques au terme desquels il énonce un certain nombre de lois, en établissant une sorte de hiérarchie dans les signes qui caractérisent un individu: il établit, par exemple, que le visage (signe physiognomonique direct) joue un rôle plus important que la corpulence (signe physiognomonique indirect); la forme du crâne lui paraît secondaire par rapport au rôle joué par les yeux ou la bouche. L’important, dans cette réflexion, n’est pas tellement les conclusions concrètes auxquelles elle parvient que l’effort qui est fait pour essayer de s’affranchir des recherches sur la physiognomonie à prétention scientifique, afin de dégager des règles propres à la narration graphique. La distinction que RT établit entre les signes permanents et non permanents (les premiers donnant des informations sur le caractère et l’intelligence, les seconds sur les états d’âme) fait de lui le précurseur des sémioticiens, mais lui permet surtout de conceptualiser les règles d’or auxquelles doit se plier la bande dessinée, qu’elle soit ancienne ou contemporaine, sous peine de perdre en lisibilité et en efficacité.

Des scénarios d'une étonnante qualité

RT ne s'est pas contenté de théoriser le genre. Il ne s'est pas non plus contenté de mettre en pratique ce qu'il recommandait de faire. Dans ses créations, il a fait preuve d'une étonnante richesse d'invention. Si l'on a surtout insisté sur les inventions ayant trait au graphisme en soi, il faut aussi parler des trouvailles relatives au scénario. L'histoire de M. Pencil, par exemple, possède des qualités scénaristiques étonnantes. RT fait une brillante démonstration de l'art de combiner et d'imbriquer plusieurs histoires les unes dans les autres, pour donner plus de rebondissements à l'action. Toute l'histoire de M. Pencil commence par le dessin d'un artiste vaniteux. Le vent emporte ce dessin dans le ciel et tout se déclanche alors. Dès la page 4, RT met en scène un bourgeois, un scientifique (le docteur), un couple et leur chien. Aux côtés de M. Pencil et d'une foule d'acteurs qui interviennent au fil des différentes péripéties, ces 5 personnages vont servir de fil rouge à une histoire incroyable, impossible à résumer ici, mais dans laquelle RT va tourner en dérision la vanité de certains artistes, des scientifiques, railler la jalousie d'un mari, la fragilité des techniques de communications, des rapports internationaux, de l'économie internationale et des rapports sociaux, la bêtise des militaires. Tout au long de cette histoire, dont la qualité réside aussi dans l'utilisation d'éléments très visuels (télégraphes, roue à aubes, chaise à porteur, mouvements d'armée, scènes bucoliques, vols d'oiseaux), le lecteur a non seulement droit à des allusions fort variées sur le caractère des individus et sur les sciences mais bénéficie aussi de remarques cinglantes et pertinentes sur la politique et les institutions.

A qui souhaite en savoir davantage, nous recommandons la lecture de l'ouvrage de Thierry GROENSTEEN et Benoît PEETERS intitulé "Töpffer - L'invention de la bande dessinée", paru chez Hermann éditeurs, 293, rue Lecourbe, à Paris (750015), en 1994.