L'idiot du village

 

 

Celui qu'on appelait l'idiot du village, yeux de charbon incandescent, dos voûté, démarche hésitante, corps disloqué

 

 

Celui qui regardait passer les trains chaque jour, debout sur le quai de la petite halte

 

L'idiot du village rêvait voyages, océan, écume, vergers ardents brûlés par le soleil...

 

 

Dans son cerveau atrophié, mûrissaient des projets de fuite, d'errance tout au long des plages de sable tiède
Voir la mer, les vagues d'émeraude, purs diamants enchâssés dans le mirage des flots… Voir la mer!

 

 

Y plonger, en ressortir transformé: corps de cristal veiné de nervures délicates, âme comme une chrysalide prête à s'ouvrir à l'allégresse...

 

 

L'idiot du village, un jour, résolut de partir, d'incendier son regard aux flammes d'un coucher de soleil...

 

 

Il posa sa tête sur le rail.
Loin, on entendait gronder le rapide Hambourg-Port Bou.

 

 

Lui à qui on jetait parfois des pierres, lui traité comme un chien galeux, lui qui rongeait ses mains pour ne pas hurler, il s'en irait maintenant bien plus loin que Hambourg, bien plus loin que Port-Bou!

 

 

Les roues de la locomotive l'arracheraient de son continent de misère, il s'évaderait à jamais dans cet archipel de calme et de douceur où les idiots peuvent marcher dans l'auréole d'un soleil à eux seuls réservé...

 

 

Il posa sa tête sur le rail, l'âme en paix,
comme un nouveau-né qui s'endort...

 

 
Séquence: Corine Gurunlian, sur un poème de Francis Giauque - © 2000 Swiss Comics et BD Suisse .